"Rendre l’homme à Dieu et Dieu à l’homme"

Publié le par Laïla Souid

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La température du monde musulman d’après son salon francilien du 17 au 19 décembre 2011.

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"Seigneur, Ô Créateur des Cieux et de la Terre ! Ô Connaisseur de ce qui est voilé et de ce  qui est manifeste ! Dans cette vie, je T’assure que j’atteste : Qu’il n’y a de divinité hormis Toi, Que Tu n’as nul associé, Que Muhammad est Ton serviteur et Messager. Ne me livre pas à moi-même, si Tu me livres à moi-même, je m’éloignerai du Bien et m’approcherai du Mal. Je ne fais confiance qu’à Ta Miséricorde."

 


Le lundi 19 décembre s’est clôturé le salon international du monde musulman qui a animé le parc d’exposition du Bourget ces trois derniers jours et où ont défilé près de 50 000 personnes dont 80% de confession musulmane, d’après les déclarations des organisateurs. Ce fût la première fois que ce salon international se tenait en France comme nous l’ont souvent rappelé avec fierté les cadres de l’Union des Musulmans de France à l’initiative de cet événement. Mon propos ne sera pas ici de mener une enquête sur l’identité des instigateurs ou l’histoire de cette association qui a par ailleurs donné lieu à maintes rumeurs.

 


Je me tiendrai à une analyse de fond sur la forme et le contenu de ce salon, et qui pourrait d’ailleurs très certainement s’étendre à d’autres salons de ce type. Le but étant de faire un état des lieux du rapport des musulmans avec leur foi aujourd’hui.

 


Pour une critique constructive

 


Je commencerai par appliquer le conseil que le Cheikh Yusuf Ibram, Imam de la mosquée de Genève, a tiré de l’exemple du sceau des prophètes Mohammed - Paix et Bénédiction de Dieu sur Lui - sur la façon de mener une critique constructive. En effet, c’est autour de l’exemple de ce noble Prophète - Paix et Bénédiction de Dieu sur Lui - qu’a été construite la thématique de cette rencontre.

 


Il convient donc tout d’abord, d’après sa Sunnah, de souligner les aspects positifs. A ce titre il faut féliciter l’organisation pour l’effort déployé afin de permettre à la communauté de l’Islam de se réunir autour d’objectifs tous aussi louables les uns que les autres, à savoir :

 

 

· Améliorer l’entre-connaissance des pays et cultures du monde musulman et travailler à la cohésion. 20 pays étaient ainsi représentés dans ce salon et l’Indonésie était le pays d’honneur.


· Montrer l’apport de la civilisation musulmane au monde et à la civilisation occidentale notamment.


· Faire connaitre et aimer le prophète de l’Islam - Paix et Bénédiction sur Lui.


· Toucher les coeurs à travers le Rappel de notre foi.

 


Les moyens humains et matériels investis ont été considérables, les cheikhs parmi les plus éminents ont été mobilisés et défrayés depuis différents pays. Au programme, conférences, débats, mais aussi défilés de mode islamique, soirée culturelle avec théâtre et anasheed, mais surtout un grand souk avec artisanat, beaucoup de mode, déco, quelques librairies et quelques associations qui tentaient de présenter précairement leurs différents projets. Au centre de ce grand souk aux différents exposants, le stand d’honneur semblait être attribué au thème de la finance islamique même si ce n’était pas ainsi qu’il était présenté dans le plan du salon.

 


Il réunissait la Chaabi Bank et son partenaire l’agence 570 easi pour son lancement officiel, « frais de courtage offerts » dans le cadre du salon ! Au dessus de ce complexe de stands dédiés à la finance islamique, un énorme ballon en forme de maison et le slogan "Enfin je peux réaliser mes projets en conformité avec mes valeurs"... Un slogan qui me perturba profondément et m’inspira toute une série de questions : Est-ce tout ce dont on est en droit d’attendre de la communauté de l’Unicité ? Première communauté religieuse au monde, nous dit-on, depuis quelques jours. Qu’est-ce qui guide et inspire nos projets ?

 


Ces valeurs ne sont-elles qu’un accessoire ? L’état des lieux s’impose alors à moi de cette manière : la communauté de l’Unicité semble réduite à tenter d’islamiser les idoles du paganisme moderne : l’homme et son confort, la technique, le pouvoir...

 


Islamiser les idoles du paganisme moderne

 


Mon propos n’est pas de faire le procès de la finance islamique, simplement ce slogan incarne plus largement tout l’esprit de ce salon. On ne parle pas de réaliser nos valeurs, de vivre selon nos valeurs, mais en conformité avec elles, la nuance peut sembler subtile mais la différence est capitale.

 


Il ne s’agit pas de s’interroger d’un point de vue spirituel sur ces valeurs en les confrontant à nos vies concrètes, au modèle social, politique, économique dans lequel nous vivons, mais simplement d’utiliser nos valeurs pour tenter de ne pas sacrifier le salut éternel au confort terrestre et essayer de ménager "la chèvre et le chou". Entre vivre et mourir pour Dieu, et vivre et mourir en conformité avec les principes de l’Islam la différence est de taille quand on y réfléchit bien. On me répondra certainement que les deux ne sont pas antithétiques, au contraire, vivre pour Dieu signifie vivre en conformité avec les principes de l’islam, et qui prétend vivre en conformité avec les principes de l’islam ne devrait que vivre pour Dieu.

 


En théorie, certes, mais en fonction de la partie de la proposition sur laquelle on met l’accent, la matrice change et les priorités ne sont pas les mêmes. En effet soit on nous dit, le modèle de vie du musulman c’est de vivre et mourir pour Dieu selon ses talents, compétences, dispositions, ses projets sont en Dieu et pour Dieu qu’il s’agisse de ses études, son travail, sa famille, et donc son objectif est en soi de réaliser les valeurs de l’islam ; soit on nous dit le musulman doit vivre, donc survivre, donc s’adapter au système dominant mais sans oublier Dieu, sans quoi toutes ses oeuvres seraient vaines et risquent de le mener au feu. En fait toute la dialectique est là, il s’agit de trouver le bon niveau de curseur entre l’oubli et le rappel tout en restant passif, spectateur, visiteur pour ce qui concerne le salon.

 


Le Rappel pour l’oubli

 


C’est pourquoi ce salon n’était pas autre chose qu’un grand divertissement et aucunement un espace d’entre-connaissance et de cohésion. En effet, pour cela il aurait fallu que les participants soient acteurs, responsables de cette rencontre mais en fait ils ont surtout été convoqués à titre de consommateurs et ils ont fait ce qu’on attendait d’eux, ils ont consommé de l’islam, consommé l’islam...

 


Blaise Pascal aurait certainement été très surpris de cette forme de divertissement que les musulmans ont inventé, un divertissement charia "compliant" dont le principe cependant est toujours le même, celui qu’il avait lui-même très bien thématisé : l’oubli. On évoque Dieu pour mieux l’oublier… Ainsi nous avons eu droit à de très émouvants prêches/spectacles, un peu comme des shows à l’américaine vibrant au rythme des Takbir. Toucher les coeurs signifie-t-il donc simplement susciter une émotion ? Une réaction, quelque chose qui reste donc dans le registre de la passivité… ?

 


Houcine Oummali, responsable de l’antenne Rhône-Alpes de Participation et Spiritualité Musulmane (PSM), a pourtant parlé dans son intervention intitulée "Quelles recommandations nous ferait le Prophète - Paix et Bénédiction de Dieu sur Lui- aujourd’hui s’il (PBDL) était parmi nous ?" d’un autre type de rapport à sa foi, un rapport vivant, actif. Il a introduit son propos très précautionneusement en indiquant qu’il ne saurait se mettre à la place du Prophète - Paix et Bénédiction de Dieu sur lui - mais que celui-ci (PBDL) ne pourrait que constater la « nullité du résultat » face à « l’ampleur des moyens déployés » pour reprendre ses termes.

 


Il a appelé à une actualisation vivante de la conscience de Dieu, comme seule façon véridique de vivre sa foi et il a dans ce sens rappelé un hadith de Abd’Allah Ibn Omar s’adressant à un tabbi3i (génération d’après les Compagnons) en lui disant "vous avez appris le Coran avant d’apprendre la foi" alors que les Compagnons avaient fait le chemin inverse. Comment apprendre la foi, en l’absence du Prophète – Paix et Bénédiction de Dieu sur lui ? Voilà une question qui aurait mérité d’être débattue à l’occasion de cette rencontre internationale.

 


Les grands sages de l’Islam nous ont donné des clés précieuses qui reposent toutes sur le niveau individuel incompatible avec celui de la consommation de masse qui prédomine les rapports des musulmans entre eux et entre eux et les valeurs de leur religion aujourd’hui. Aussi tout se passe comme si les musulmans n’avaient pas quitté Médine, comme si nous étions tous encore à Médine et qu’il s’agissait simplement d’établir des règles pour régir nos comportements extérieurs. Pourtant les idoles sont partout et la priorité est bien de refaire le travail de la Mecque, de travailler sur la foi, l’Unicité qui seule doit inspirer le mode de vie des musulmans, quand ce salon nous montre bien que la préoccupation majeure aujourd’hui semble surtout de rentre les passions compatibles avec l’Unicité, ce qui n’est pas du tout la même chose…

 


"Rendre l’homme à Dieu et Dieu à l’homme"

 


Quelles idoles ? Quelles passions me direz-vous ? Vaste sujet. Il faudrait reprendre une analyse profonde de la civilisation dans laquelle nous vivons et qui ne se limite pas à l’occident et s’interroger sur ses fondements. On arriverait alors assez rapidement au concept de rationalité qui n’est pas propre à cette civilisation en particulier mais caractéristique de toute civilisation en tant que telle et qui n’a d’autre vocation que celle de nous rendre libre par la connaissance.

 


Or la vérité dépasse de beaucoup le champ de connaissance que la raison permet d’embrasser d’où le recours à l’adoration. Celle-ci n’est en aucun cas une abdication de l’homme devant l’inconnaissable mais une autre façon de connaitre, d’accéder à la vérité. La connaissance par l’adoration est une connaissance intérieure de la créature qui émane de la vérité qui commande à ce monde et à tout l’univers, c’est-à-dire de Dieu.

 


La prière en tant que méditation est alors le moyen par excellence d’embrasser cette connaissance infinie, il s’agit de sortir de la finitude terrestre et de renouer le lien entre l’âme et son royaume, son origine, l’infini. Mais pour revenir à la civilisation dans laquelle nous vivons, il faut redescendre sur terre où le centre du monde a été déplacé de Dieu à l’homme en tant que connaissant, en tant que capable de connaissance, et la Raison est devenue son Dieu, unique pour les universalistes se réclamant des Lumières etc. ou à côté d’autres dieus comme la culture ou le langage pour les pluralistes paiens tenants de la diversité.

 


"Rendre l’homme à Dieu et Dieu à l’homme" c’est ce qu’a accompli notre bien-aimé Prophète -Paix et Bénédiction de Dieu sur Lui - d’après la puissante citation de Lamartine, et c’est encore l’enjeu majeur de la voie de l’Islam et le plus grand défi des musulmans de nos jours. Pourtant, au salon du monde musulman, une grande partie de la matinée consacrée au leadership du Prophète - Paix et Bénédiction de Dieu sur Lui - a consisté dans une suite interminable de citations de Grands Hommes civilisés, entendre par là occidentaux, à la gloire du Prophète de l’islam - Paix et Bénédiction de Dieu sur Lui. Notre rapport à cette civilisation est donc un rapport de justification et non de remise en question constructive pour "Rendre l’homme à Dieu et Dieu à l’homme".

 


Cependant on a entendu maintes fois dans ce plaidoyer de justification auquel se sont adonnés presque tous les intervenants d’une façon ou d’une autre, l’argument défensif consistant à dire : "nous ne pouvons pas être des monstres car l’islam nous enjoint de condamner l’injustice et de commande l’équité".

 


Mais alors allons-y, trêve de justifications, concrètement condamnons l’injustice, elle est partout ! Et pire souvent, elle prend les musulmans pour cible, coupables de système de valeurs jugé incompatible. Nos soeurs, nos femmes, nos filles se font soit exclure ou déshabiller, nos enfants sont enjoints de manger du porc ou de la viande tuée sous peine d’être exclus des cantines, nos frères fraîchement libérés de l’autoritarisme sont tenus de se soumettre au diktat du FMI et du riba, mais le monde musulman est occupé à se divertir dans son salon francilien. La stratégie de la patte blanche n’a pas marché et ne marchera pas, il est temps de passer à celle de la gifle verte.

 


Il ne s’agit pas d’une gifle punitive mais d’une gifle constructive car on est en droit d’attendre de la communauté de l’Unicité plus que de simplement sauver sa peau, passer entre les mailles du filet. Elle se doit plutôt de proposer des voies de réformes radicales pour éradiquer l’injustice et faire régner l’équité. Pour cela la condition préalable est de ne pas répéter bêtement les mêmes schémas d’organisation sociale et de comportements et de ne pas calquer le même modèle de vie en y injectant un peu d’islam. Pour un salon islamique du monde musulman. Ce qui nous ramène à notre analyse du Salon international du monde musulman.

 


Notre critique qui se veut constructive est donc amenée à tenter de répondre à la question : Que pourrait-on attendre d’un salon digne de la communauté de l’Unicité ? Tout simplement, un salon d’un nouveau genre qui se donne véritablement les moyens de l’entreconnaissance et qui soit un espace de promotion d’une communauté consciente et responsable : consciente de Dieu et responsable du monde qui l’entoure. Il ne s’agit pas d’adresser des recommandations comme celles qu’on adresse à des enfants : faut être comme ceci et ne pas faire cela, mais de réfléchir à des formes participatives, réhabiliter la place de la personne.

 


Concrètement cela peut se traduire par des choses assez simples comme des prières collectives, moments de communion où chacun est acteur, mais aussi donner la parole aux associations et plus de place au débat (la salle minuscule, non équipée qui n’a abrité qu’un seul débat très péniblement animé, relevait plus de la mauvaise blague que d’une démarche sérieuse). Sur le fond, on attendrait également plus d’analyses de société pour ne pas faire le travail de Médine sans négliger celui de la Mecque et donc identifier et décapiter les idôles qui nous entourent afin de pouvoir réellement et sans contradiction recommander concrètement l’équitable et condamner le blâmable. Le salon islamique se doit donc avant tout d’être le Salon du Tawhid… Prochaine édition les 2, 3 et 4 novembre 2012, à bon entendeur !

 

 

 

Par Laïla Souid.

 

 

 

Source: oumma.com/Rendre-l-homme-a-Dieu-et-Dieu-a-l

Publié dans Islam

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